Ces héros-là existent. Ils ressemblent à vos voisins, à vos professeurs, à vos mères, à vos pères. Ils n'ont pas de cape, pas de tribune, pas de millions de vues. Ils ont une présence, et cette présence, quand on a eu la chance de la croiser, elle change quelque chose pour toujours.
Jean-Loup et sa queue de cheval
Tout le monde se souvient de Jean-Loup, et de sa queue de cheval.
C'était un homme d'un autre moule, syndicaliste aux convictions chevillées au corps, baroudeur en apparence, et pourtant d'une sensibilité rare pour défendre la cause des autres. Pour ceux qui l'ont connu, ces deux dimensions n'étaient pas contradictoires ; elles faisaient un seul homme, entier et cohérent.
Jean-Loup était médiateur de ville dans une commune à proximité de la banlieue parisienne, dans un quartier classé prioritaire que les médias citaient parmi les plus difficiles de France. Il aurait pu faire son travail de 9h à 17h, remplir des rapports et rentrer chez lui, mais il n'a pas fait ça. Il était là le soir, parfois la nuit, au détriment de sa propre famille et de son propre repos, parce qu'il croyait en une population qu'on avait décidé de caricaturer, de stigmatiser, d'enfermer dans ses propres limites. Il refusait cette décision-là, profondément, physiquement, chaque jour.
Dans un quartier où l'horizon se réduisait parfois aux tours d'en face, Jean-Loup représentait quelqu'un de rare : un regard vers l'extérieur. Il venait d'ailleurs, il connaissait autre chose, et il faisait le pont, non pas pour dire que l'ailleurs était mieux, mais pour dire que le quartier avait sa place dans le monde, et ses habitants aussi.
Il est entré dans le cœur de toute une population, dans celui des familles, des jeunes, des vieux, des mères. Il a sauvé des dizaines de jeunes, pas dans le sens spectaculaire du terme mais dans le sens profond : il les a empêchés de se perdre. Et il l'a fait sans demander de reconnaissance, sans attendre qu'on lui décerne une médaille, parce que c'était juste.
Il y avait sûrement d'autres Jean-Loup ailleurs, dans d'autres quartiers, sous d'autres visages, portant la même conviction avec la même intensité. Mais celui-là, avec sa queue de cheval et sa façon d'être là vraiment, il est resté dans les mémoires, et c'est pour ça qu'il compte dans ce plaidoyer : parce qu'il incarne quelque chose d'universel avec quelque chose d'absolument singulier.
Ceux qu'on n'a jamais applaudis
Autour de lui, il y avait d'autres. Monsieur Clerbois, principal de collège, qui regardait chaque élève comme une promesse. Madame Lambert, CPE de caractère, dont l'autorité bienveillante allait jusqu'à venir chercher les élèves chez eux parce qu'elle y croyait encore. Stéphanie, qui dirigeait un centre social avec une assurance tranquille qui vous montrait qu'une femme à un poste de responsabilité, c'était naturel. Madame Camara, belle et forte, qui s'assumait sans s'excuser d'exister. La grand-mère silencieuse, toujours présente, aux petits soins sans jamais juger. Le grand-père spirituel et ouvert qui rassemblait autour de lui sans jamais diviser. La petite sœur, avec sa douceur épicée et son amour de la vie tel qu'il est. Ils ne se connaissaient pas tous, ils n'avaient pas de projet commun, mais ils faisaient la même chose : ils tenaient.
Personne ne leur a décerné de médaille, personne n'a écrit leur nom dans les journaux, et pourtant, si vous tendez l'oreille ce soir et pensez à votre propre histoire, il y a forcément un visage qui surgit. Peut-être pas les mêmes noms, peut-être pas le même quartier, mais la même présence, le même refus tranquille d'abandonner.
On a confondu réussite et visibilité, on a pris l'éclat pour la valeur. Pendant le Covid, on a applaudi aux fenêtres, les soignants, les caissières, les éboueurs, les livreurs, soudain visibles, soudain essentiels. Ces applaudissements-là étaient beaux. Mais ils n'ont duré que le temps d'une peur, et après, rien n'a vraiment changé.
Les Gilets Roses, ces mamans de quartier qui ont choisi de porter d'autres gilets, des gilets de courage, ont eu la visibilité que leur action méritait. Mais pour chaque collectif qui a attiré la lumière, il y en a dix qui l'ont fait dans l'ombre, ailleurs, partout, sans jamais chercher l'objectif d'une caméra. Ces gens-là n'ont pas attendu que le monde soit meilleur pour agir, ils n'ont pas attendu l'urgence pour se lever : ils étaient déjà là.
Ce qu'une société doit à ceux qui la font tenir
Ce plaidoyer ne veut pas s'arrêter à l'émotion, parce que l'émotion sans action, c'est exactement le problème. Alors posons la question directement : qu'est-ce qu'une société doit à ses Jean-Loup ? Pas une reconnaissance de façade, pas un formulaire à remplir pour valider des heures de bénévolat, mais quelque chose de plus simple et de plus rare : être vu, être nommé, être dit.
Jean-Loup n'a jamais demandé de reconnaissance, mais combien de Jean-Loup se sont tus avec le temps, épuisés, invisibles, convaincus que personne ne voyait ? Combien de quartiers ont perdu leur médiateur, leur animatrice, leur voisine du quatrième, parce que ces gens-là ont fini par croire qu'ils ne comptaient pas ?
J'allais oublier, il y a Madame Bruchet aussi. On a tous connu une Madame Bruchet, médecin de quartier, médecin de famille, médecin de toute une vie. Elle connaissait les prénoms des enfants, les angoisses des mères, les silences des pères. Elle a fait sa carrière là, dans ce cabinet que tout le monde connaissait, et elle a continué bien après l'âge de la retraite parce qu'elle ne pouvait pas laisser ses patients sans personne. Elle s'est épuisée à tenir ce que le système ne tenait plus, et aujourd'hui, dans des dizaines de quartiers, il n'y a plus de Madame Bruchet : il y a des déserts médicaux, des urgences saturées, et le souvenir de quelqu'un qui faisait encore des visites à domicile.
Les héros jamais reconnus finissent par se taire.
Et ce serait une perte immense
pour tous ceux qui viennent après.
Ce plaidoyer est une invitation à devenir force de proposition, dans son quotidien, auprès de celles et ceux qui nous représentent et nous ont inspiré, pour donner de la valeur à ce qui risque de ne plus exister, ou qui n'existe peut-être déjà plus, parce que tout devient éphémère.
Construire une culture de la reconnaissance : des propositions à débattre
Ces visages, Jean-Loup, Madame Bruchet, tous les autres, ne sont pas là pour attendrir. Ils sont là pour poser une question que ce plaidoyer refuse de laisser sans réponse : et maintenant, qu'est-ce qu'on fait ?
Ce qui suit n'est pas un programme, ni une vérité. Ce sont des pistes, des idées de base que je soumets au débat collectif, parce que c'est dans l'échange et non en vase clos qu'on pense mieux les choses qui touchent à la vie commune. Et pour construire ensemble des solutions réalisables, structurées et faciles à mettre en œuvre, il ne faut pas craindre de déborder d'idées, même imparfaites, même inachevées. Les meilleures propositions naissent rarement d'un seul esprit bien ordonné ; elles naissent du foisonnement, de la confrontation, du rebond d'une idée sur une autre. C'est dans cet esprit que ces pistes sont offertes.
L'EVARS : une avancée à accompagner
Je n'avais pas connaissance du programme EVARS avant la rédaction de ce plaidoyer. L'EVARS, éducation à la vie affective, relationnelle et à la sexualité, s'adresse à tous les élèves de la maternelle au lycée. Ce programme est entré en vigueur à la rentrée 2025, officialisé par arrêté du 6 février 2025. Il repose sur trois axes : se connaître et vivre avec son corps, rencontrer les autres et construire des relations respectueuses, et trouver sa place dans la société en étant libre et responsable.
C'est une bonne chose, et il faut le dire sur le plan des intentions. Mais je ne suis pas en mesure de mesurer comment ce programme est réellement appliqué sur le terrain, ni si les enseignants ont les outils et la formation nécessaires pour le porter dans toute sa profondeur. Ce que je sais, c'est que l'intention est là, et que c'est une piste sérieuse dans une époque où l'on tarde souvent à nommer ce qui compte.
De l'intime au collectif : une échelle à reconstruire
Les premières émotions se construisent entre une mère et son enfant, dans ce lien originel où l'on apprend que l'autre existe, qu'il ressent, qu'il souffre et qu'il se réjouit. C'est là que tout commence, dans la famille, avant l'école, avant la société. Et c'est peut-être là aussi que tout se joue, parce que si l'on n'a pas appris à reconnaître l'autre dans ce cadre intime, il est beaucoup plus difficile de le faire ensuite à l'échelle d'un quartier, d'une ville, d'un pays.
On fonctionnait autrefois à l'échelle du village, où chacun connaissait chacun, où le regard de l'autre avait un poids réel, où les actes avaient des conséquences visibles dans un espace humain. En devenant des villes, puis des métropoles, on a progressivement délié ces liens sans toujours les remplacer par autre chose. Nos institutions répondent à des besoins ciblés, segmentés, mais elles ne reconstituent pas ce tissu de relations qui donne à la vie sa profondeur. Il faudrait peut-être repenser la place de l'échelle locale, du quartier, de la rue, comme espace premier du lien humain, avant même de penser les grandes politiques nationales.
Les croyances et les convictions, quelles qu'elles soient, jouent aussi un rôle dans cette transmission de la sensibilité à l'autre. Ce n'est pas l'apanage d'une religion ou d'une philosophie en particulier, mais quelque chose de commun à toutes les grandes traditions humaines : l'idée que l'autre mérite attention, que sa présence compte, que son effort silencieux a de la valeur.
Apprendre aux enfants à voir : faire confiance à leur créativité
Je propose, à titre de réflexion, qu'on crée dans les écoles primaires, voire dès la maternelle, des espaces réguliers où les enfants apprennent à poser les yeux sur ce qui les entoure, en bien comme en mal. Qui entretient les espaces communs dans leur quartier ? Qui prend soin de son immeuble, de son escalier, de ses voisins ? Qui agit pour que la cour d'école soit propre, que le jardin public soit beau, que la rue soit vivable ? Ce sont des héros ordinaires, et les enfants sont tout à fait capables de les identifier si on leur apprend à regarder.
Ce travail du regard pourrait s'organiser autour de grandes thématiques concrètes : ce qui est bon pour l'environnement et ce qui lui nuit, ce qui est bon pour les relations humaines et ce qui les abîme, ce qui est bon pour les animaux et ce qui les maltraite, ce qui fait fonctionner une ville et ce qui la dégrade. L'objectif n'est pas de juger, mais d'éduquer la conscience civique dès le plus jeune âge, en partant du réel immédiat plutôt que de grands principes abstraits.
Mais surtout, il faut avoir le courage de faire confiance aux enfants comme forces de proposition. Un enfant de dix ans qui ne sait pas encore que certaines choses « ne se font pas » propose parfois des solutions d'une simplicité désarmante et d'une efficacité réelle. Là où des adultes en réunion produisent un document que personne ne lira, des enfants qui ont débattu, observé, et mis en mots ce qu'ils ont vécu produisent quelque chose de vivant, de renouvelable, et surtout de compris par ceux qui l'ont fait.
C'est dans cet esprit que je propose l'idée d'un manifeste du vivre ensemble porté par les enfants eux-mêmes : non pas un document figé qu'on affiche une fois et qu'on oublie, mais une pratique qui se renouvelle, où chaque génération d'élèves observe ce qui va et ce qui ne va pas autour d'elle, en débat, et produit quelque chose qui reflète son propre regard sur le monde qu'elle habite. Ce processus vivant est différent d'une charte de valeurs posées une bonne fois pour toutes ; il en est la mise en vie quotidienne. Des associations de terrain portent déjà des projets dans ce sens, ancrées dans leurs territoires et leurs réseaux ; c'est naturellement à elles que revient le rôle de pionnier. Le conseil municipal des enfants, là où il existe, joue déjà une partie de ce rôle précieux ; il faudrait l'étendre, le renforcer, et lui donner les moyens d'être entendu au-delà de la symbolique.
Une instance simple pourrait voir le jour dans chaque école ou chaque équipement de quartier : un espace de parole régulier où les enfants partagent ce qu'ils ont observé, nomment une bonne action, proposent une idée, et apprennent ainsi que leur regard a du poids, que leur voix compte, et que s'engager pour les autres n'est pas une exception mais une norme que l'on construit ensemble, dès le plus jeune âge. Je ne sais pas si l'école est toujours le bon endroit pour tout cela ; peut-être que d'autres espaces, le centre de loisirs, la bibliothèque de quartier, le club sportif, seraient plus adaptés selon les contextes. C'est précisément à ça que sert le débat.
Valoriser les héros du quotidien : des gestes simples à généraliser
Quand une personne décède dans une ville, et qu'elle a œuvré toute sa vie pour son quartier, pour ses habitants, pour le lien entre les gens, il me semble qu'on devrait pouvoir afficher son nom et sa biographie en mairie, dans un espace dédié, non pas seulement pour les personnalités politiques ou les notables, mais pour n'importe quel citoyen dont la vie a marqué une rue, une école, une association. Certaines villes le font déjà sur les réseaux sociaux, et c'est bien, mais il faudrait aller plus loin, inscrire cela dans la durée et dans la mémoire collective.
De même, je pense que les mairies pourraient ouvrir sur leur site internet une rubrique citoyenne dédiée au partage de ces histoires, un espace où les habitants signalent une bonne action, racontent une initiative qui a changé quelque chose dans leur quotidien, et encouragent d'autres à faire pareil. Ce n'est pas compliqué à mettre en place, et ce serait un signal fort : la ville reconnaît que ce qui compte ne se passe pas seulement dans les grandes délibérations, mais aussi dans les gestes du quotidien.
Je les soumets ici comme des pistes, des points de départ, non comme des certitudes. L'enjeu n'est pas d'avoir raison, mais de créer les conditions pour que les idées émergent, se confrontent et deviennent, ensemble, des solutions que l'on pourra vraiment mettre en œuvre. C'est à ça que servent les plaidoyers.
Coluche aurait pu se contenter de faire rire, c'était déjà beaucoup, mais il a regardé autour de lui, il a vu des gens qui avaient faim, et il a dit : on va leur donner à manger. Les Restos du Cœur sont nés d'une blague et d'une conviction, et quarante ans plus tard ils nourrissent des millions de personnes. Sœur Emmanuel aurait pu vivre confortablement ; elle a choisi de s'installer dans les bidonvilles du Caire, parmi les chiffonniers, non pas pour eux mais avec eux. Elle a vécu jusqu'à ses 99 ans, par amour des autres, par conviction que personne ne mérite d'être laissé au bord du chemin. Ni l'un ni l'autre ne se serait décrit comme un héros : ils auraient détesté le mot.
Jean-Loup aussi. Ces êtres-là n'ont pas attendu que le monde soit meilleur pour agir comme si c'était déjà le cas, et c'est précisément ce qui les rend irremplaçables.
Alors voici ce que ce plaidoyer vous demande. La première chose est simple : pensez à quelqu'un, un nom, un visage, quelqu'un qui a été là au bon moment dans votre vie, et dites-le-lui. La deuxième est plus exigeante : portez cette question dans vos espaces de décision, dans vos conseils municipaux, dans vos associations, et demandez comment on reconnaît, comment on protège, comment on valorise ceux qui font le travail silencieux. Pas pour en faire des statues, mais pour qu'ils puissent continuer, reconnus enfin pour ce qu'ils sont.
Regardez autour de vous. Vos héros sont là.
Ils ont toujours été là. Ils sont humains,
et c'est précisément pour ça qu'ils comptent.