Ce court-métrage sur ces mères courageuses, ces femmes brisées par le deuil mais debout malgré tout, m’a bouleversée. Leurs visages marqués par la douleur, leurs mains qui continuaient à tenir, à aimer, à élever, chacune à leur manière me renvoyaient à ma propre histoire. J’ai pensé à ma mère, à ce deuil silencieux entre nous, ce fossé que je n’ai su combler, ces silences que je n’ai pas su décrypter à temps comme si elle avait fait le deuil de notre relation bien avant l’heure simplement parce que je n’ai pas su reconnaître son amour maladroit. Peut-être me faudra-t-il une vie entière pour accepter d’avoir grandi sans ce pilier de chair et de sang dont j’avais tant besoin.
Et pourtant, je transpire la vie, j’aime cette existence tumultueuse avec ses joies éclatantes et ses douleurs sourdes parce qu’il y a eu elles, ces femmes qui ont comblé les vides et m’ont tendu la main quand j’en avais besoin. Pas une mère unique mais une constellation de figures maternelles qui m’ont appelée « ma fille » avec cette intonation particulière transformant une petite fille en héritière. Dans mon quartier, personne ne savait vraiment qui était ma mère biologique mais peu importait car j’appartenais à toutes et toutes, d’une manière ou d’une autre, m’appartenaient.
Elles étaient là, ces mères de substitution, avec leurs visages différents, leurs rires inoubliables et leurs gestes familiers. Ma grand-mère maternelle, cette femme au cœur immense qui n’avait pas connu sa propre mère et avait dû apprendre à se construire seule, avec ses mains toujours tendues, son rire chassant les ombres et sa présence constante comme un rocher, à été mon port d’attache quand tout semblait dériver. Et ma grand-mère paternelle, qui nous racontait comment les femmes de sa génération n’avaient pas eu le droit à l’erreur ni à l’échec, comment elles avaient dû se battre pour chaque miette de dignité. Elle nous rappelait que le rôle de mère, de femme cheffe de famille, n’est pas qu’un simple statut, mais une réalité forgée dans la sueur et les larmes. Elles étaient là aussi, celle qui m’a appris à préparer le thé en riant, celle dont les mains expertes façonnaient des merveilles culinaires en racontant des histoires, celle dont la voix douce était comme une berceuse, celle qui chantait en cuisinant, celle dont les récits faisaient danser l’imagination, celle dont les mélodies emplissaient la maison de douceur. Chacune m’a offert un morceau de ce que signifie être une femme : cette force de caractère cachée dans les silences, cette résilience qui se fait mais agit, cet amour qui se donne sans compter.
Ces femmes m’ont montré que la maternité n’était pas une question de lien du sang, mais de lien du cœur. Elles m’ont appris, chacune à leur manière, ce que signifie être forte, résiliente et aimante. Leurs présences ont été des phares dans ma nuit, des moments précieux qui m’ont aidé à croire en moi et en la femme que je pouvais devenir.
La dualité silencieuse
Ma mère, elle, a toujours navigú entre deux rives, d’un côté les « il faut » et les regards des autres, de l’autre cette étincelle de rébellion qui perçait dans ses silences et ses petits gestes furtifs. Elle incarnait cette dualité que je retrouverais chez tant d’autres femmes : ce mélange de conformisme apparent et de liberté intérieure qui fait toute la complexité de notre condition.
Il y a vous, les femmes en deuil, celles qui ont perdu un amour et continuent à se lever chaque matin, celles qui comme moi ont senti la vie palpiter sans jamais pouvoir la serrer contre leur peau. Nous portons nos blessures comme des médailles invisibles mais trouvons chaque jour la force de nous reconstruire. Notre courage est silencieux, mais notre détermination est plus forte que nos peines. Il y a celles qu’on ne voit pas, ces mères solitaires qui élèvent leurs enfants dans des conditions difficiles, qui comptent chaque centime pour offrir le strict nécessaire. Celles qui avalent leurs larmes pour ne pas montrer leur faiblesse, qui sourient à leurs enfants malgré la fatigue. Celles à qui on interdit d’être faibles, malades ou en colère parce qu’une mère, dans notre société, doit toujours être forte. Il y a ces femmes du monde, celles qui se battent pour offrir un avenir à leurs enfants, celles qui résistent partout et toujours. Leurs combats diffèrent, mais leur détermination est identique.
Nous n’avons jamais attendu la permission pour être fortes, nous n’avons pas attendu que les lois nous rendent justice. Nous avons pris ce que la vie nous donnait et en avons fait des miracles. Ce combat est le nôtre. Chaque fois qu’une femme relève la tête, qu’une mère serre son enfant contre elle, qu’une grand-mère transmet son savoir, nous écrivons une page nouvelle de cette histoire silencieuse. Pourtant, notre République, qui se réclame des valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité, ne peut ignorer que ces principes ne prennent tout leur sens que lorsqu’ils s’incarnent dans le quotidien des femmes.
Ces idéaux ne deviendront pleinement réels que lorsque les femmes ne seront plus contraintes à un combat permanent pour leur existence, lorsque leur dignité et leurs droits seront enfin reconnus sans condition. Notre force collective a déjà transformé tant de choses, mais il est temps que la société, à son tour, assume ses responsabilités. La République doit passer des discours aux actes, et faire de ces valeurs non pas des promesses lointaines, mais le socle concret d’une société où chaque femme pourrait s’épanouir, non pas malgré les obstacles, mais grâce à un environnement qui la soutient.
La France que j’aime doit nous voir, pas comme des victimes, pas comme des héroïnes, mais comme des citoyennes à part entière. Parce que si nous avons su faire tant avec si peu, imaginez ce que nous pourrions accomplir si on nous donnait vraiment notre place. Le monde nous doit bien ça, la République nous doit mieux.
À nous, les reines sans couronne, qui portons des ciels entiers sur nos épaules fragiles, qui continuons d’avancer, de créer et d’aimer malgré tout parce que c’est ce que nous avons toujours fait et ce que nous ferons toujours.
Mais ce courage-là, cette force que nous portons depuis toujours, mérite enfin d’être vu. Pas seulement célébré en un jour, pas seulement salуé dans les discours — reconnu, soutenu, compensé. Car nous ne demandons pas la pitié. Nous demandons la justice.
Elles portent la société : et si nous les portions à notre tour ?
La France a toujours été le pays des droits de l’homme mais aussi celui des ombres. Les femmes qui dans l’ombre ont construit notre société par leur dévouement quotidien. Depuis Olympe de Gouges jusqu’à nos jours leur combat pour la reconnaissance de leur rôle essentiel n’a jamais cessé. Aujourd’hui il est temps d’agir concrètement pour valoriser ce travail invisible qui fait tenir notre pays.
Le travail domestique éducatif et familial principalement assuré par les femmes est le ciment de notre société. Sans lui rien ne serait possible ni l’éducation de nos enfants ni le soin apporté à nos aînés ni la transmission des valeurs qui nous unissent. Pourtant ce travail reste trop souvent sous-estimé comme s’il allait de soi. Les mères les grand-mères les aidantes familiales les professionnelles du soin accomplissent une mission indispensable mais leur contribution est rarement reconnue à sa juste valeur. Cette invisibilité n’est pas seulement une injustice c’est une faille dans notre contrat social.
Nous ne pouvons plus nous contenter de célébrer leur dévouement sans leur donner les moyens de vivre dignement. Les femmes qui assument ces responsabilités souvent en cumulant avec un emploi méritent un soutien réel et concret. Cela passe par des politiques publiques ambitieuses pour reconnaître leur rôle accès facilité aux modes de garde pour leur permettre de concilier vie professionnelle et familiale et des congés parentaux mieux rémunérés pour qu’elles ne soient pas pénalisées dans leur carrière.
Il est aussi crucial de valoriser les métiers du soin et de l’éducation en améliorant les conditions de travail et les salaires de ceux qui prennent soin de nos enfants et de nos aînés. Ces professions majoritairement féminines sont essentielles mais trop souvent déconsidérées. Redonner de la dignité à ces métiers c’est redonner de la dignité à notre société tout entière.
Nous devons également encourager une meilleure répartition des tâches domestiques au sein des foyers, car cela relève non seulement de la sphère privée mais d’une responsabilité collective. En promouvant une culture de la responsabilité partagée nous pouvons alléger la charge qui pèse sur les épaules des femmes et permettre à chacun de s’épanouir quel que soit son choix de vie.
« Reconnaître et soutenir ce travail invisible c’est renforcer la cohésion de notre société. C’est assurer un avenir stable pour nos enfants et nos aînés. C’est aussi une question de réalisme économique : une société où les familles sont soutenues est une société plus prospère et plus harmonieuse. »
Notre tradition humaniste nous enseigne que la famille est le fondement de notre société. En reconnaissant et en valorisant le travail des femmes au foyer des mères des aidantes nous renforçons ce socle. Nous devons faire en sorte que chaque femme puisse choisir librement son parcours : soit mère au foyer travailleuse à temps plein ou les deux sans être pénalisée.
La reconnaissance de ce travail n’est pas une question de clivage politique mais de justice sociale. C’est en agissant ensemble avec pragmatisme et détermination que nous construirons une société où chacun pourra s’épanouir dans ses responsabilités, où les familles seront soutenues et où le travail invisible sera enfin reconnu comme le pilier qu’il est.
Pour ma grand-mère qui construisait seule, les mains toujours tendues. Pour ma mère, ses silences et son amour maladroit que j’apprends encore à déchiffrer. Pour toutes celles qui m’ont appelée « ma fille » et m’ont appris ce que signifie être forte. C’est pour elles — et pour toutes celles qui viennent après — que nous devons bâtir cette France plus juste. Parce qu’elles le méritaient. Parce que nous le méritons.
Sophia Houd
Citoyenne — Plaidoyer d’une citoyenne • 13 septembre 2025
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