Retour à l’accueil Plaidoyer d’une citoyenne

Plaidoyer d’une citoyenne

N° 4 — 18 août 2025

Leurs mots, notre encre :
les mémoires avant la nuit

Plaidoyer d’une citoyenne — Sophia Houd • 18 août 2025

Lire le plaidoyer
Ouverture

Ma jeunesse à moi défile à une vitesse folle. Je réalise que je ne suis plus la même, que ma vie a son propre récit : ces chapitres qui s’écrivent sans que je puisse toujours les retenir. Pourtant, au milieu de ce tourbillon, il y a eux. Ces visages burinés par les années, ces voix chargées d’histoires, ces âmes d’exception que j’ai la chance de croiser et qui me rappellent ce qui compte vraiment.

Parmi eux, Manou, de son vrai prénom Marie-Antoinette. Je suis certaine que nous avons tous connu une Manou dans notre vie. Manou était une force de la nature. Quelle femme ! Piéd-noir née à Mahdia, elle portait en elle les parfums de la Tunisie, les espoirs d’une jeunesse insouciante, mais aussi les blessures d’une existence marquée par l’exil et la perte. Son fils, disparu trop tôt, dont elle se souvenait chaque matin du dernier jour où elle l’avait vu, me confiant qu’elle avait pressenti quelque chose. Et son défunt mari, qu’elle n’avait jamais cessé d’aimer.

Et puis, il y avait moi, au service de personnes comme Manou, confrontée chaque jour à cette réalité déchirante : des femmes et des hommes pour qui l’autonomie n’était plus qu’un lointain souvenir. Leur existence se résumait souvent à un lit devenu à la fois refuge et prison, à des médicaments qui scandaient les heures comme un compte à rebours implacable, et à des chambres où l’absence pesait plus lourd que les murs. Les ruptures familiales, les maladies chroniques qui transformaient chaque mouvement en épreuve, la précarité financière qui limitait l’accès aux soins, tout concourait à les isoler un peu plus. La solitude s’installait insidieusement, aggravée par l’ennui des journées monotones et la honte de dépendre d’autrui pour les gestes les plus simples. Leur monde rétrécissait, rongé par l’angoisse de l’abandon et le sentiment de ne plus avoir de place dans une société qui les avait oubliés.

Pourtant, derrière chaque regard éteint ou chaque sourire timide, subsistait l’écho d’une vie entière : des passions qui avaient animé des décennies, des savoirs accumulés, des rêves qui avaient nourri des existences. Même dans cette vulnérabilité apparente, une dignité tenace persistait, rappel silencieux que ces vies réduites à l’essentiel avaient autrefois été riches de sens, de liens et d’espoirs. Leur combat quotidien n’était pas seulement contre la maladie ou le temps, mais contre l’invisibilité, pour que leurs histoires ne disparaissent pas avec eux.

I

Manou, Maria, Joseph : des vies qui restent

Alors, chaque visite chez Manou était un cadeau. Elle me parlait de sa vie, de ses choix, et moi, je l’écoutais. Parfois, on riait comme des adolescentes en découvrant les filtres de Snapchat : « Regarde, Sophia, j’ai vingt ans ! » D’autres fois, je recueillais ses confidences, ses regrets, ses « à quoi bon… ». Elle disait que je lui redonnais un peu de cette jeunesse envolée. En réalité, c’est elle qui m’a offert bien plus : la sagesse de ses années, la leçon de résilience et cette vérité simple que seul le temps révèle.

Puis est venue l’année 2020. Manou a dû quitter son appartement pour une maison de repos. « Si je pars, je ne reviendrai pas » m’avait-elle glissé, le regard empreint d’une lucidité déchirante. Je lui avais promis de ne pas l’oublier. Lors de ma dernière visite, un mois avant son anniversaire, je ne l’ai pas reconnue. Devenue comme une enfant, elle dessinait des oiseaux, les mains tachées de feutres, elle qui avait toujours été si soignée, si élégante, si fière. « Tu vois, on s’amuse bien ici… mais je préférerais mon chez-moi, tu sais… » murmura-t-elle, avant de me faire promettre de revenir pour ses 93 ans : « Je ne veux pas rester seule… ». Le Covid en a décidé autrement.

Aujourd’hui, mes larmes coulent encore quand j’évoque Manou. Elle incarnait, comme tant d’autres, bien plus qu’une simple histoire personnelle. Sa mémoire est la nôtre : ce guide de survie face aux épreuves de la vie, ces étapes de notre histoire que nous avons traversées sans toujours en mesurer le prix, ces leçons à préserver pour construire un monde où personne ne mourra seul, où personne ne sera réduit au silence par l’indifférence.

Il y a aussi Maria. Arrivée du Portugal il y a plus de quarante ans, elle vit seule dans un petit appartement du troisième étage, dans un immeuble où personne ne frappe à sa porte. Son français hésité, ses mots cherchés lentement, comme ramassés un à un dans une langue qui n’a jamais tout à fait été la sienne. Quand je lui rendais visite, elle m’accueillait avec un café trop sucré et un sourire immense, celui de quelqu’un qui n’avait pas entendu son prénom prononcé depuis plusieurs jours. Elle me montrait des photos de ses enfants installés loin, de son village natal dont elle gardait une image floue mais précieuse. Ce qu’elle ne disait pas avec les mots, elle le disait avec ses mains — ces mains qui avaient travaillé toute une vie dans les usines et les maisons des autres, et qui maintenant tremblaient un peu, surtout quand personne ne les tenait. Maria n’avait pas besoin qu’on lui parle beaucoup. Elle avait besoin qu’on reste.

Mais il y a aussi ceux qui refusent de se laisser enfermer dans les cases qu’on leur réserve. Cette autre famille de la vieillesse, celle qui danse avec le temps. Parmi eux, il y a Joseph, mon grand ami. À 84 ans, il incarne cette vitalité qui force le respect. Esprit vif et engagé, il traverse la cité avec une énergie contagieuse, chantant la foi, l’amour et la paix. Pour lui, la vieillesse n’est pas une fin, mais un cycle de la vie à vivre avec passion, à raconter en poésie. Je le vois filer à vélo d’un rendez-vous à l’autre, toujours en mouvement, toujours présent. Son dynamisme me fait sourire, presque culpabiliser de ma propre nonchalance, mais surtout, il m’inspire. Joseph, c’est la preuve que la grandeur d’une âme n’a pas d’âge et que la vie se vit avec intensité, jusqu’au dernier souffle.

Et c’est pour eux que j’écris ces souvenirs aujourd’hui. Pour Manou, qui m’a appris la tendresse des adieux. Pour Maria, dont le silence en disait plus que mille discours. Pour Joseph, qui m’apprend l’audace de vivre. Pour nous, qui avons tant à recevoir d’eux. Pour ne jamais oublier que leur histoire est aussi la nôtre.

II

Pour une société qui honore ses aînés : la dignité comme projet commun

Ces visages — Manou, Maria, Joseph — ne sont pas des exceptions. Ils sont le reflet de millions d’aînés que notre société relègue trop souvent au silence. Et c’est précisément parce qu’ils ont un prénom, une histoire, une voix, qu’il faut maintenant parler de ce que la République leur doit.

La vieillesse se définit d’abord par des transformations biologiques naturelles : ralentissement métabolique, modifications sensorielles et motrices, vulnérabilité accrue face aux pathologies. Pourtant, comme le soulignait le sociologue Robert N. Butler, elle ne saurait se réduire à une simple phase de déclin. Elle est un âge d’accomplissement, riche d’expériences, de savoirs et d’une capacité unique à transmettre.

Selon les époques, elle a été vénérée comme un âge de sagesse ou marginalisée au nom de logiques de performance et de profitabilité. En France, les aînés ont vu leur statut évoluer radicalement. Pilgiers de la famille et de la société sous l’Ancien Régime, ils ont été relégués au second plan par la Révolution française, qui a privilégié la jeunesse et la productivité. Mais l’après-guerre a marqué un tournant : la nation, reconnaissante envers ceux qui l’avaient servie, a redécouvert son devoir de solidarité. Ce moment fondateur a posé les bases d’un nouveau contrat social où le respect et la protection des anciens sont devenus des piliers de notre modèle républicain.

L’État-providence a traduit cet engagement en actes, avec des réformes majeures : création des retraites par répartition en 1945, instauration de la Prestation Spécifique Dépendance en 1997 puis son remplacement par l’Allocation Personnalisée d’Autonomie en 2002, et adoption de la loi d’Adaptation de la Société au Vieillissement en 2015. Ces avancées ont permis de progresser vers une société où chacun peut vieillir dans la dignité. Pourtant, face aux crises économiques, sociales et climatiques, nous devons aller plus loin. Garantir l’accès aux soins, des logements adaptés, des revenus décents et lutter contre l’isolement n’est pas une option, mais un impératif de justice sociale. Car la dignité des aînés ne se décrète pas : elle se construit par des actions concrètes, au quotidien.

Nos aînés incarnent une mémoire collective et une sagesse irremplaçable. Leur participation à la vie sociale, qu’elle passe par l’engagement civique, la transmission des savoirs ou la création culturelle, est une richesse pour notre société. Leur présence nous rappelle que le progrès ne se mesure pas seulement à l’aune de l’innovation, mais aussi de notre capacité à préserver ce qui fait notre humanité.

« En plaçant la dignité des aînés au cœur de notre projet commun, nous réaffirmons que la République n’est pas qu’une construction institutionnelle, mais un projet social fondé sur le respect et la solidarité intergénérationnelle. »

Une société se juge à la manière dont elle traite ses membres les plus vulnérables. Faisons en sorte que la vieillesse ne soit jamais un fardeau, mais une promesse — celle d’une société plus juste, où chaque âge a sa place et son rôle. Manou, Maria, Joseph nous l’ont appris à leur façon, chacun avec ses mots, sa langue, ses silences. C’est notre encre à nous de ne pas laisser leurs mémoires sombrer dans la nuit.

Sophia Houd

Citoyenne — Plaidoyer d’une citoyenne • 18 août 2025

© plaidoyerdunecitoyenne — Tous droits réservés

Plaidoyer d’une citoyenne N° 4 — Sophia Houd • 18 août 2025 • © plaidoyerdunecitoyenne

0
Passer au contenu
ACCUEIL
68 606 000 d’histoires sous le même drapeau
Héritière de deux rives au service de la nation
Leurs mots, notre encre : les mémoires avant la nuit
Porteurs de Lumière, Éclaireurs d’un avenir meilleur
Une philatélie humaine : Et si les souvenirs étaient nos plus beaux timbres ?
À nos reines sans couronnes
Partir n'est pas échoué, c'est renaître...
Nos héros sont humains
ACCUEIL
68 606 000 d’histoires sous le même drapeau
Héritière de deux rives au service de la nation
Leurs mots, notre encre : les mémoires avant la nuit
Porteurs de Lumière, Éclaireurs d’un avenir meilleur
Une philatélie humaine : Et si les souvenirs étaient nos plus beaux timbres ?
À nos reines sans couronnes
Partir n'est pas échoué, c'est renaître...
Nos héros sont humains
ACCUEIL
Dossier : PLAIDOYERS
Retour
68 606 000 d’histoires sous le même drapeau
Héritière de deux rives au service de la nation
Leurs mots, notre encre : les mémoires avant la nuit
Porteurs de Lumière, Éclaireurs d’un avenir meilleur
Une philatélie humaine : Et si les souvenirs étaient nos plus beaux timbres ?
À nos reines sans couronnes
Dossier : À LA UNE
Retour
Partir n'est pas échoué, c'est renaître...
Nos héros sont humains