Le rappeur de l'amour
« Je me présente comme le rappeur de l'amour, tout simplement. Mon combat, c'est l'amour : c'est presque subversif de se battre pour l'amour alors que tout le monde en manque. »
Ces mots m'ont arrêtée net. Subversif d'aimer. Il fallait oser le dire, et lui l'a dit.
Abdoulaye Diarra, dit Oxmo Puccino, est né à Ségou au Mali et a grandi dans le 19e arrondissement de Paris. Là où beaucoup auraient choisi la colère, lui a choisi la métaphore. Surnommé le « Black Jacques Brel », deux Victoires de la musique, Officier des Arts et des Lettres. Et au cœur de toute son œuvre, un seul fil : l'amour. Pas l'amour sucré des cartes postales. L'amour lucide, blessé, universel.
Je fais partie de ceux qui ont appris à aimer sans méthode. J'ai grandi bercée par Whitney Houston, Aznavour, Brassens, Mariah Carey, Wallen : ces voix qui promettaient que l'amour était grand, total, évident, et surtout qu'il n'était pas mort. Je l'ai idéalisé avant même de savoir ce que c'était. Alors j'ai aimé comme on fait avec ce qu'on a. J'ai aimé vers un miroir, parce que c'est tout ce que je connaissais. Ces histoires ne mentaient pas. Elles disaient simplement l'étendue du manque.
Ce plaidoyer vient de là. Plus je prends de l'âge, plus je ressens le besoin d'aimer, vraiment, autrement, plus librement. Mais la peur m'habite encore. Et je me dis que cette peur n'est pas la mienne seule. Elle est celle de toute une génération à qui personne n'a donné les outils. C'est pour elle, autant que pour moi, que j'écris ces pages.
« On joue les malins, on se plaint de la lassitude.
Puis, un jour, la solitude rejoint l'habitude. »
Quand l'amour se chantait comme une évidence
Il fut un temps où l'amour semblait aller de soi. Trenet, Aznavour, Piaf, Brel chantaient l'amour comme un paysage naturel, toujours là, toujours possible. Mais derrière l'évidence chantée se cachait un ordre social rigide : rôles assignés, silences imposés, unions peu libres. On chantait l'amour peut-être parce qu'on en manquait, sans avoir les mots pour le dire autrement.
Puis l'amour est entré dans le marché. Films romantiques, applications de rencontres, parfums, voyages pour deux : il est devenu un produit qu'on compare, qu'on optimise, qu'on abandonne quand il déçoit. La sociologue Eva Illouz nomme ce phénomène le capitalisme émotionnel. On ne cherche plus un compagnon de vie. On cherche le meilleur profil disponible.
Entre la chanson des années 40 qui idéalisait l'amour et l'algorithme d'aujourd'hui qui le quantifie, ce qui s'est perdu, c'est l'apprentissage. Et c'est dans cet écart que vivent beaucoup de nos blessures.
Deux frères, deux chemins
L'album fondateur d'Oxmo s'intitule L'Amour est mort (2001). Il ne proclame pas l'amour triomphant, il constate sa fragilité pour mieux en révéler la nécessité vitale. Oxmo parle de l'amour en creux, par l'absence : l'amour maternel dans L'Enfant seul, l'amour fraternel dans Avoir des potes, l'amour de soi si difficile à construire quand personne ne vous l'a montré.
Kery James a grandi dans le même monde. Né en Guadeloupe, élevé à Orly, il porte la même blessure originelle. Mais là où Oxmo choisit la métaphore et la mélancolie, Kery choisit l'accusation et la prière. L'un en a fait une larme. L'autre, un poing levé.
« Là d'où j'viens réellement peu de gens s'aiment
Et c'est pour cela certainement que beaucoup de gens saignent
L'amour véritable peu de gens l'sèment
Très peu d'gens l'savent car très peu d'gens l'enseignent »
Ces deux voix disent la même chose : le manque d'amour appris n'est pas une faille individuelle. C'est une réalité collective. Ce qu'une société construit, une société peut le défaire.
L'amour concret, après les rêves
Oxmo refuse l'amour-concept. Les chansons classiques chantent celui qui cherche, celui qui perd, le coup de foudre. Tout cela reste dans le rêve. Oxmo préfère se placer après toutes ces étapes : dans le concret d'une relation entre deux êtres imparfaits qui décident d'essayer malgré tout.
Dans son œuvre, l'amour n'est pas un sentiment passif. C'est un travail, une maturité, presque une discipline. Donner, il sait faire. Mais c'est dans l'art de recevoir, et de laisser l'autre vous atteindre vraiment, que réside la vraie difficulté.
« À tous ces gens qui vivent par amour, à tous ceux qui se perdent par amour,
à tous ces cœurs qui tiennent par amour... et à tous ceux qui survivent par amour. »
L'amour comme arme de paix
Sur L'Arme de paix, Oxmo fait de l'amour un outil de résistance et de réconciliation. L'amour n'est pas déconnecté du monde. Il est une réponse au monde.
Les grandes traditions spirituelles l'ont toujours su. Dans l'islam, la Rahma. Dans le christianisme, l'agape. Dans le judaïsme, le Hesed. Le bouddhisme enseigne le Metta. L'hindouisme, le Prema. Et l'Ubuntu africain : « Je suis parce que nous sommes. » Toutes ces traditions disent qu'aimer s'apprend. Nous aurions tort de ne pas nous en inspirer.
La politique a déjà commencé, timidement. Au Danemark, des cours d'empathie à l'école ont produit des taux de violence scolaire parmi les plus bas d'Europe. En France, le chercheur Omar Zanna développe une pédagogie empathique dans les établissements difficiles, avec des résultats mesurables. Eva Illouz confirme : la souffrance amoureuse est une institution sociale. Tant que nous la traiterons comme un défaut individuel, nous raterons l'essentiel.
Des pistes, pas des certitudes
Ce plaidoyer ne détient pas les réponses. Il ouvre des pistes. Parce qu'Oxmo Puccino a raison : se battre pour l'amour est aujourd'hui presque subversif. Alors battons-nous.
La solitude est reconnue depuis 2023 comme priorité de santé publique en France. Le manque de lien affectif augmente les risques de dépression, d'addiction, de violence. Des outils existent déjà : maisons des parents, médiateurs familiaux, bilans de santé scolaires. Mais ils fonctionnent en silos, sans vision commune. Ce que ce plaidoyer propose, c'est de les articuler autour d'un même prisme : la compétence affective comme enjeu de santé publique et de cohésion sociale.
Ces pistes méritent d'être débattues, enrichies, challengées. Ce plaidoyer est une invitation. Parce que l'amour est trop sérieux pour être laissé au hasard de la naissance.
Cinq voix, une conviction
Ces voix viennent de mondes différents : la rue, l'université, les quartiers, les amphis. Elles ont pourtant dit la même chose, chacune à leur façon. Ce sont elles qui ont marqué mon esprit et nourri ces pages.
« L'amour véritable peu de gens l'sèment,
très peu d'gens l'savent car très peu d'gens l'enseignent »
« À tous ces gens qui vivent par amour...
et à tous ceux qui survivent par amour. »
« Apprendre de fausses définitions de l'amour très tôt rend difficile d'aimer en grandissant. »
« La psychanalyse nous a convaincus que les individus portent seuls la responsabilité de la misère de leur vie amoureuse. »
« Ce qui fait le sel de la vie, c'est la capacité à s'émerveiller, à aimer, à recevoir et à donner. »
Il y a ceux qui ont cherché l'amour sans en connaître la carte.
Et ceux qui tenaient la carte, mais voyageaient seuls.
L'un et l'autre méritaient un guide.
Personne ne leur en a donné.